Les mots du GRM - Notions et définitions :
Musique concrète, électronique, expérimentale, électroacoustique, acousmatique… Ces mots scandent le parcours du GRM, et leur histoire est quelque peu complexe. Sans vouloir trop la simplifier, ni surtout la fermer, quelques repères…
" Musique concrète "
En 1948, lorsque Pierre Schaeffer présente ses premiers travaux sur support (alors sur disque souple), il parle de Concert de bruits : déjà, apparaît la volonté d'associer des mots qui s'opposent, avouant le caractère expérimental, contradictoire de l'entreprise. Lorsqu'un peu plus tard, Schaeffer propose l'expression de musique concrète, c'est la même idée.
Rappelons, comme on peut le lire dans le "Journal de la Musique Concrète" publié pour la première fois en 1949 dans la revue Polyphonie, que cette appellation ne fait pas référence à la source des sons, mais à la nature même d'œuvre et de son matériau : le son concret, c'est n'importe quel son sur support, même d'origine électronique, à partir du moment où il est utilisé et travaillé empiriquement et directement sur le dit support, sans la médiation d'une notation abstraite, et considéré "pour la totalité de ses caractères" (Schaeffer, 1975).
" Musique électronique "
Seulement voilà : parallèlement s'affirment et se fondent ailleurs, vers 1950, des musiques dont certaines revendiquent comme source exclusive le son synthétique (on disait à l'époque : électronique) et comme méthode de composition un déterminisme aprioriste (partitions, calculs) : ce sera la musique électronique dans sa première définition, celle notamment du studio de Cologne. Musiques électronique et concrète se connaissent, se respectent, ne se combattent pas tant qu'on a pu le dire, mais accusent leur différence : cela conduit à insister sur leurs oppositions plutôt que sur leur identité, manifeste : dans les deux cas en effet, il s'agit d'une musique de sons sur support. On se met donc à comprendre - et à expliquer - l'appellation de "musique concrète" comme se référant à la source des sons, laquelle serait préférentiellement microphonique (corps sonores mis en action devant un microphone), cela en association avec une technique de composition empirique, "à l'oreille".
" Musique expérimentale "
Lorsque Pierre Schaeffer, en 1957-58, revient en France et réorganise le GRMC, il renonce au terme "musique concrète", et déclare vouloir vouer le groupe à la recherche musicale, formule là encore contradictoire, dont il est l'initiateur (personne avant lui n'a associé ces deux mots), et qui figurera dans le nouvel intitulé du Groupe. Il s'agit de rappeler que rien n'est acquis, que la musique n'est pas garantie… Cependant, dans les concerts et initiatives du GRM, apparaît souvent l'expression "musique expérimentale" (vers la fin des années 60, les cycles du GRM s'intitulent "Expositions de musiques expérimentales") pour désigner les musiques sur support, mais tout aussi bien des œuvres mixtes pour instruments et bande magnétique, voire des œuvres instrumentales conçues dans un esprit de recherche.
" Musique électroacoustique "
Simultanément, on se met vers la fin des années 50 à parler un peu partout de musique électroacoustique, terme qui se veut œcuménique et rassembleur, passant par dessus les questions d'esthétique et de technique de réalisation : beaucoup l'adoptent, et il devient même le terme officiel en France à la SACEM, englobant aussi bien les musiques sur support que les musiques dites mixtes (pour instruments et bandes). Plusieurs groupes fondés au début des années 70 à Marseille, Bourges, plus tard Albi, etc., intègrent d'ailleurs cette appellation dans leur sigle : GMEM, GMEB, GMEA…
Mais au début des années 70, toutes sortes de musiques très différentes, s'affichent ou sont présentées dans les médias comme "électroacoustiques". Par exemple, Jean-Michel Jarre, qui a suivi (partiellement) le stage du GRM, et se réclame de Schaeffer, présente ou laisse présenter comme "électroacoustique" un album au succès mondial comme "Oxygène". Chez lui, et d'autres, ce mot ne fait référence qu'à la source des sons et à leur timbre (le synthétiseur), pas à l'esthétique (sa musique est essentiellement tonale et traditionnelle, fondamentalement instrumentale).
" Musique acousmatique "
C'est alors que François Bayle éprouve le besoin de proposer une appellation qui évitera le malentendu et recentrera sur la spécificité de cette musique, reprenant un mot ancien qui se trouve chez Schaeffer ("acousmatique" se dit d'un son que l'on entend sans voir la cause dont il provient), il crée l'expression de musique acousmatique, qu'il lance et motive officiellement en 1973, avec la présentation de son système original de diffusion sonore baptisé Acousmonium. La famille s'enrichira plus tard de l'Acousmathèque, de l'Acousmographe (système breveté, etc.).
Michel Chion